LA BELLE HISTOIRE DE L’INTRODUCTION DU CHAMPAGNE AU GRAND PRIX DE REIMS

 

 

Notre excellent confrère Sylvain Reisser, a raconté dans les colonnes du grand quotidien Le Figaro, l’histoire entre champagne et course automobile, évoquant et nous rappelant l’origine, laquelle remonte aux Grands Prix de l’Automobile Club de France qui se disputaient autrefois sur le circuit de Gueux aux portes de Reims

LES VESTIGES DU CIRCUIT DE GUEUX A REIMS –  Photo : Gilles VITRY

 

Avec son accord, nous publions donc cette belle histoire de la naissance des magnums et jéroboams de champagne, lors des compétitions d’antan, sur le circuit de Reims- Gueux  !

 

FROILAN GONZALES AU GP DE FRANCE SUR LE CIRCUIT DE GUEUX A REIMS EN 1953- Photo : Collection famille CAHIER

 

Champagne et course automobile : quand le circuit de Reims était le paradis des bulles

Durant l’âge d’or des Grands Prix, l’épreuve rémoise est, avec Monaco, la préférée des acteurs du circus. Un privilège qui doit beaucoup à l’ambiance festive que les maisons de champagne s’attachent à instaurer

L’image a fait le tour du monde. Tazio Nuvolari, joues brunies par la poussière et le vent, lunettes remontées sur le bonnet en cuir, boit au goulot du champagne –  Möet & Chandon Brut Impérial millésime 1926 – dans un salmanazar qu’il soulève des deux mains.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la scène ne se déroule pas sur le circuit de Reims-Gueux, au cœur du vignoble champenois, mais de l’autre côté de l’Atlantique. Le champion italien vient de remporter la Vanderbilt Cup 1936 sur le circuit Theodore Roosevelt, à Long Island, près de New York.

 

Au volant de sa monoplace Alfa Romeo engagée par Scuderia Ferrari, il a bouclé 75 tours de course en un peu plus de quatre heures et demie. L’histoire transmise depuis plusieurs générations raconte que monsieur Labourdette, l’agent américain de la célèbre marque sparnacienne, fan de courses, fut à l’origine de la délicate attention qui marque les débuts de la complicité entre le sport automobile et le champagne.

 Depuis 1926, au sud-ouest de Reims, où un circuit routier ultrarapide formant un triangle autour de trois virages et des villages de Thillois, Gueux et Muizon a été tracé, les bulles ne sont jamais très loin. Dès 1928, les maisons Mumm, Heidsieck Monopole, Moët & Chandon, Piper-Heidsieck, Pommery et Greno, font découvrir leurs nectars pendant le Grand Prix de la Marne.

Cette année-là, lors de l’inauguration par Paul Marchandeau, le maire de Reims, de la première tribune en ciment armé face aux stands, les flûtes tintent.

En 1932, on peut penser que les organisateurs du Grand Prix annuel ont sorti le champagne, la boisson festive par excellence, pour célébrer l’accession de l’épreuve à un statut international. Pour la première fois de son histoire, le circuit de Reims-Gueux sert de cadre au prestigieux Grand Prix de l’Automobile Club de France.

Les Bugatti 51 ferraillent cette fois avec les redoutables Alfa Romeo 8C. Au terme d’une course de 742 kilomètres qui aura duré cinq heures, Nuvolari, déjà lui, franchit la ligne d’arrivée en vainqueur. L’année suivante, le Grand Prix de l’ACF retourne sur l’autodrome de Linas-Montlhéry. Le titre de «plus beau circuit routier de France» compense la désillusion des organisateurs rémois.

À partir de la seconde moitié de la décennie, la physionomie des courses change. Le rouleau compresseur allemand s’est mis en marche. Le chancelier Hitler a fait de l’automobile et du sport sur quatre roues l’un des thèmes de la domination germanique.

Le 18 juillet 1937, le français Jean-Pierre Wimille est le dernier pilote à faire gagner une marque française, Bugatti. Cela vaut bien une coupe, qu’il avale sur le capot de sa voiture.

Avant que le monde ne plonge dans la guerre, les deux derniers Grands Prix de Reims, de nouveau auréolés du label ACF, sont remportés successivement par Mercedes et Auto Union.

Le 9 juillet 1939, le public retient son souffle : les tribunes et les stands tremblent au passage des Flèches d’argent lancées à plus de 300 km/h. «Hermann Lang a pulvérisé le record du tour» titre L’Éclaireur de l’Est. Il l’a battu de près de 20 km/h au volant de sa Mercedes W154, un monstre de puissance animé par un V12 de 3 litres de cylindrée.

Pour son meilleur tour lors des entraînements, Lang inaugure une nouvelle coutume : il se voit remettre une centaine de bouteilles

Dix ans se sont écoulés. Jean-Pierre Wimille n’a rien perdu de son talent. Le 18 juillet 1948, il fait retentir La Marseillaise en remportant le 35e Grand Prix de l’ACF au volant de son Alfa Romeo. Mais à sa descente de voiture, on lui tend une bouteille d’eau. Est-ce la fin des traditions ?

Au contraire, les années 1950-1960 qui marquent l’âge d’or du circuit rémois vont aussi être celles du renforcement des liens avec les maisons de champagne. Avec la création, à partir de 1950, du championnat du monde de Formule 1, la course de Reims devient le théâtre du Grand Prix de France.

Les meilleurs pilotes du globe élisent domicile dans la Marne pendant quelques jours. Le vin effervescent de la région s’invite définitivement dans la course. Le vainqueur du jour se voit remettre un jéroboam. Les marques champenoises participent collectivement au financement de ce meeting qui s’enrichit à partir de 1953 d’une épreuve d’endurance de 12 heures dont le départ est donné le samedi soir à minuit.

Pour faire patienter les spectateurs venus très nombreux, des buvettes et des restaurants sont installés autour du circuit. On y sert bien évidemment du champagne. Il règne une ambiance champêtre. Les organisateurs ont fait venir de Paris des artistes de music-hall. Ça danse, ça boit, ça rit. Les pilotes aussi, les meilleurs du monde, ont leurs événements.

La mairie de Reims organise une soirée de gala pour la remise des prix. Les bulles coulent à flots. Durant les soirs qui précèdent le grand prix, les maisons de champagne reçoivent également. Les pilotes ne manquaient pour rien au monde ces parenthèses enchantées qui débouchèrent parfois sur de belles idylles.

De la rencontre de Mike Hawthorn avec la rémoise Jacqueline Delaunay est né un fils en 1954. Le pilote anglais à la tête d’or qui courait avec un nœud papillon avait remporté le grand prix de 1953. Considérée comme la «course du siècle», cette épreuve disputée à un rythme d’enfer avait tourné à un mano a mano entre Hawthorn et Juan Manuel Fangio. Le sprint final voyait la victoire de la Ferrari de l’Anglais avec un demi-capot d’avance sur la Maserati de l’Argentin.

Déjà vainqueur en 1950 et en 1951, Fangio prend sa revanche l’année suivante au volant de la fameuse Mercedes W196 à carrosserie carénée Streamliner. Après la course, des photos le montrent fêter sa victoire dans la loge Mercedes, une coupe à la main.

En coulisse, les maisons se livrent une concurrence acharnée. Pour éviter les querelles, les organisateurs avaient décidé de tirer au sort la marque présentée sur le podium. C’était une époque bénie. Il n’y avait ni contrat, ni publicité.

Le petit monde de la F1 partageait tout : les joies, les peines, les dîners et les fêtes. La course auto était un sport tellement dangereux que les pilotes croquaient la vie à pleines dents. L’Italien Luigi Musso trouvera la mort au dixième tour du Grand Prix de France de 1958.

Sur le circuit de Reims, trois marques finissent par truster l’espace : Lanson, Moët & Chandon et Taittinger.

Dès 1954, la maison d’Épernay étend son empreinte sur le sport automobile. Sous l’impulsion du comte Frédéric Chandon de Briailles, l’un des dirigeants, grand amateur de voitures de course, Moët & Chandon prend l’habitude d’organiser soirée et souper après le Grand Prix dans les salles de réception de son château de Saran.

On y retrouve les pilotes, leurs compagnes et les directeurs d’écurie. Entre 1967 et 1969, le comte Chandon loge même quelques as du volant dans son château de Louvois, situé à quelques kilomètres de Saran. Si les fêtes sont toujours aussi mémorables, les courses n’ont plus le même cachet.

La F1 a déserté Reims après 1966. Cette année-là, aux 24 heures du Mans, les pilotes de la Ford victorieuse sont accueillis par un jéroboam de Moët & Chandon. Peu après, le bouchon de la bouteille offerte aux vainqueurs de la catégorie 2 litres explose. Le champagne jaillit tel un geyser et éclabousse tout le public alentour.

Le rite de la douche au champagne est né. Reims n’y aura pas droit. À partir de fin 1969, plus aucun meeting automobile ne sera organisé sur ce circuit. Pour les motos, le rideau se ferme en 1972.

 

Sylvain REISSER   (LE FIGARO)

Photos : ACF – Famille CAHIER – Gilles VITRY

Nos vifs remerciements à Pierre Busière de l’association des «Amis du circuit de Gueux

 

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