RENCONTRE SURPRISE AVEC JEAN CAMPICHE

Jean Campiche at Monaco

 

 

 JEAN-CAMPICHE-au-chronométrage-chez-FERRARI-GP-de-FRANCE-1974


JEAN-CAMPICHE au chronométrage chez FERRARI- GP de FRANCE 1974 au PAUL RICARD

 

Jean Campiche : quarante ans de passion au service de la vitesse avec un grand « V ».

(Tome 1 : l’épopée Scuderia)

 

Fin 1972 paraît une discrète petite annonce dans le journal « 24 heures de Lausanne » :

 » La société horlogère Heuer recherche un homme très polyvalent, technique, relations publiques, vente, pour chronométrer les courses pour le compte d’une écurie Italienne ».

Sur une soixantaine de postulants, c’est par cette évidente passion démesurée pour les sports mécaniques qui transpire de tous ses pores que Jean Campiche fait la différence ; séduit par le jeune homme fraîchement diplômé ingénieur en électronique, Jack Heuer, patron de la marque le recrute.

Le team italien en question n’est autre que la Scuderia Ferrari !

Auparavant, de 1967 à 1972, c’est sur deux roues que ce suisse de Lausanne tente de s’illustrer dans le championnat du monde, qui à l’époque s’appelait le Continental Circus. Successivement en 125cc puis en 125cc et 350cc et enfin en 350cc et 500cc (Honda, Aermacchi AMF, Honda, Yamaha et Linto), il dispute les épreuves face à des vedettes de l’époque qui s’appellent John Dodds, Teuvo Länsivuori, Walter Villa, Dieter Braun, Chas Mortimer, Jack Findlay, Jarno Saarinen, Phil Read, Ginger Molloy, Angelo Bergamonti, Tommy Robb, Alberto Pagani, Dave Simmonds, Eric Offenstadt, etc… etc… sans oublier évidemment l’as des as… un véritable Dieu : le grand Giacomo Agostini.

Comme pratiquement tous les compétiteurs privés, Campiche finance lui même ses saisons quitte à faire des quinze heures par jour en tant qu’électronicien pendant la trêve hivernale et aux maigres primes distribuées par les organisateurs… et tel un artiste, de privations en privations, il partage le quotidien de cette belle vie de bohème de circuits en circuits, avec des moyens plus que limités.

 

Jean-Campiche

Début pas toujours faciles… avec des astuces… on y arrive !

 

Malgré ce handicap, il persiste, signe quelques jolies performances et arrive même à glaner quelques petits points. Mais pour aller de l’avant, il faut de l’argent, plus d’argent… et dans ces années là, le sponsoring sportif n’est guère existant. Persuasif il arrive toutefois à convaincre une société de travail temporaire locale, mais le budget est insuffisant pour garantir une saison avec deux motos et un minibus…

En poste chez Heuer, Campiche apprend vite, au sein de l’équipe Ferrari il se met obligatoirement à l’italien, se perfectionne en anglais. C’est sous la houlette de l’ingénieur Mauro Forghieri, qui alors, après Enzo Ferrari est le personnage le plus influent de la Scuderia Ferrari que notre jeune Suisse s’intègre parmi pilotes, ingénieurs, mécaniciens, cuisinier, et tutti quanti!

En 1973, pour cette première saison en F1, les pilotes en poste sont Jacky Ickx et Arturo Merzario, deux pilotes aux antipodes.

 » Mais Heuer, ce n’est pas seulement le chronométrage car c’est surtout le début de l’analyse scientifique en décortiquant vitesses de pointe et temps partiels. » rappelle l’ami Jean.

Rapidement, et sûrement en raison de son côté très latin couplé au sérieux helvète, le voilà membre entier de la petite famille Ferrari. Il a même droit aux félicitations particulières du Commandatore Enzo Ferrari en personne.

Au rythme de quinze GP de Formule 1 et d’une dizaine d’épreuves en sport prototype et endurance, il progresse dans tous les sens et fait l’unanimité.

 

photo [our j. samalens - copie

 

A la fin de cette première saison, tant côté Ferrari que Heuer, tout va pour le mieux, la reconduction de ce partenariat se poursuit naturellement et perdure.

En fait, cette aventure partait pour durer encore sept ans. Dès 1974 Clay Regazzoni fait équipe avec le jeune autrichien Niki Lauda et ce jusqu’en 1976. C’est justement cette fameuse année que Carlos Reutemann servira d’intérimaire pour remplacer Lauda grièvement brûlé au GP d’Allemagne sur le Nürburgring. Fin 1977, c’est l’arrivée de Gilles Villeneuve pour les deux derniers GP de la saison.

Le québécois devient aussitôt le chouchou préféré du Commandatore et d’ailleurs de tous les tifosi de la planète.

Visiblement très affecté, Jean ne peut s’empêcher de commenter :

 » Je n’ai jamais rencontré un garçon aussi attachant que Gilles Villeneuve ; nous sommes très vite devenus amis, et réciproquement confidents. Joan, son épouse m’épaulait efficacement au chronométrage ; rien ne lui échappait, elle notait tous les temps avec une grande minutie. Nous formions un tandem de choc. Sur le muret en bord de piste, tout le staff Ferrari était derrière nous à scruter les temps, et à vivre dans la passion chaque fraction de seconde de la compétition. »

« Le pianiste de la F1 »Tel était le gentil sobriquet attribué à Campiche, en effet, face à un clavier dont chaque touche correspondait à une voiture, notre expert en chronométrage pianotait avec fière dextérité, ne laissant jamais rien passer. Imaginez des bolides souvent lancés à plus de 200 km/h dans la ligne droite des stands, par tout temps, distinguer avec précision les pilotes.

 

Jean Campiche

Image monochrome ses premiers instruments sophistiqués

 

D’ailleurs, question précision, Jean était de temps en temps en conflit avec les commissaires sportifs. Il n’était pas rare de le voir pousser la porte du bureau des chronométreurs officiels, histoire justement de remettre les pendules à l’heure, et faire corriger certaines inversions et même des erreurs de calculs. Il était si facile de confondre deux pilotes du même team. Avec ses bandes papier, Campiche était devenu la référence plus que parfaite que personne n’osait contester.

Mais à l’approche de l’année 1980, la marque de Bienne est victime du succès émergeant de l’horlogerie électronique bon marché en provenance d’Asie ! En crise économique, et quelque peu trahie par les défaillances de certains de ses sous-traitants, elle doit renoncer au partenariat avec la Scuderia. C’est le concurrent Longines qui prendra le relais. Et comme chez Ferrari, il n’est surtout pas question de confier le chronométrage à quelqu’un d’autre que Campiche, le Commandatore en personne l’impose d’autorité à son nouveau partenaire.

Jean quitte Heuer à l’amiable pour attaquer un nouveau septennat avec la firme de Saint-Imier:

 » Même chez Longines avec qui j’avais énormément de plaisir, le fond de mon cœur était néanmoins resté chez Heuer et d’ailleurs j’entretenais toujours d’excellentes relations avec la Société. »

Puis, il enchaîne :

 » Mais j’étais extraordinairement heureux dans ce rôle d’ingénieur chronométreur car j’avais énormément de libertés, ce qui m’a permis d’apporter plusieurs innovations dans la technologie de plus en plus complexe du chronométrage. J’ai aussi été désigné responsable des installations sur la piste de Ferrari à Fiorano. Là, j’ai surtout œuvré sur le développement des photocellules et capteurs pour faire de ce circuit un véritable laboratoire connecté. »

Au fil des saisons, forte de l’expérience ainsi accumulée, la société Longines se voit légitimée par la FIA et devient le chronométreur officiel de la F1, la précision évolue à grand pas, très vite, le centième de seconde se transforme en millième de seconde !

Rappelons que c’est la période où les teams deviennent de plus en plus exigeants : l’ère de coupler l’électronique à l’informatique évolue à grands pas… sur les murets des stands fleurissent les petits moniteurs TV à écrans cathodiques donnant les temps et les classements en temps réel !

Quelle évolution !

Jean qui nous précise:

 » Je suis fier d’avoir participé à toutes ces évolutions technologiques qui depuis permettent de suivre en direct les performances des F1. En fait, tout cela est l’illustration de tous les progrès menés mis bout-à-bout et qui aboutissent à concrétiser à terme les visions des choses telles que je les partageais avec Mauro Forghieri. Le résultat confirme la pertinence de nos idées, et surtout l’efficacité des solutions mises en œuvre. »

De discipline sportive déjà professionnelle et pointue, la Formule 1 devient un véritable business technologique de plus en  plus lourd et compliqué car l’époque des petites et moyennes structures de quelques dizaines d’hommes passionnés laisse place à l’ère du colossal.

À l’échelle des nouveaux motor-homes : les « hospitality units » commencent à ressembler à des châteaux… Toutes les structures techniques mutent radicalement.

 

Jean Campiche at Monaco

Jean Campiche au Grand Prix de Monaco

 

Dès lors, chaque team compte plusieurs centaines de techniciens hautement qualifiés et très spécialisés dans leur domaine spécifique. Et cette ruche humaine s’animent sous la responsabilité de plusieurs ingénieurs dont les champs sont également très cloisonnées.

Déjà, pour l’époque, les budgets explosent et crèvent des plafonds, les épreuves et les séances d’essais se multiplient, certains salaires frisent même l’indécence.

Nous ne sommes pourtant qu’à la fin des années 80…

Car depuis !

 

Propos recueillis par Jacques SamAlens (Strategies AutoMotive Communications)

Images : TEAM – Alain LePage – Thierry Thomassin – Daniel Desmarais

 

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