LE MANS CLASSIC : LES CONFIDENCES DE GORDON CHANCE, MECANICIEN DE… BRUCE MCLAREN

 

GORDON CHANCE AVEC YVES MORIZOT, LE PATRON DE STAND 21

 

Back of “the” dream… (retour de rêve)… Thanks to Carroll Shelby!
 
« Il fait nuit, les moteurs vrombissaient, ce vacarme excitant de la course qui enivre tous les sens… ambiance grisante cependant adoucie par la fraîcheur de la nuit. Avec mon collègue Max, Max Kelly également mécanicien, je suis assis exactement ici, sur le muret qui maintenant est remplacé par ces gigantesques stands ultramodernes, une piste large, enfin un nouveau siècle… un autre monde !»

“Hey You Guys! Do you want me to put this thing on the pole?”
(«Hé, les mecs ! Voulez-vous que je place ce machin en pole ?»)

«Quelques instants plus tard… j’entends les haut-parleurs hurler «

Pole position  pour la voiture numéro 2,  la Ford GT40 Mk.IV du Shelby-American en 3’24’40» 

Bruce McLaren vient de signer le meilleur temps des 24 Heures du Mans 1967, en tenant ses promesses auparavant lancés sur le ton d’une joviale boutade!

«Ah Bruce, quel mec ! Smart & cute» (intelligent et adorable).

En ce 8 juillet 2012, à l’occasion du Mans Classic, c’est un homme mince, aux cheveux blancs, de soixante huit ans, larme à l’œil, qui évoque dans les nouveaux stands du circuit du Mans, ses lointains souvenirs !

« Tu me crois ? J’étais ici… le cœur plein d’émotions…  et cette performance, c’est aussi moi ! »

 

GORDON CHANCE AU VOLANT DE LA COBRA DAYTONA AU MANS CLASSIC 2012

 

Quarante-cinq ans après, Gordon CHANCE baptisé « Gordy », « Teentuner » ou encore « Rocky »  revient, à l’occasion du Mans Classic, sur les lieux d’une importante période de sa vie. Gordon ayant été le mécanicien de deux ‘ icones ‘ de la course automobile.

Les inoubliables Bruce McLaren et Carrol Shelby.

Ce souvenir nous transporte au Mans, le 8 juin 1967 à 22H20, juste quelques minutes avant la fin de l’ultime séance des essais qualificatifs…

Le Néo-zélandais Bruce McLaren, partage le volant de cette GT40 avec l’Américain, Mark Donohue!

 

« Une enfance chaotique »

 

Gordon voit son premier rayon de soleil le 4 avril 1944 (que des quatre). Son père est un artiste qui joue à Hollywood. Mobilisé à la fin de la seconde guerre mondiale, il débarque en Europe puis ensuite en tant que musicien et interprète, il anime les loisirs des militaires qui, dès lors, occupent l’Allemagne. Sa mère ne travaille pas, elle est restée en Amérique.

Il n’a encore pas six mois que le couple divorce. C’est le début de la misère tant matérielle qu’affective. Son enfance sera une suite de déménagements, balloté d’oncles en tantes, entre Seattle et la région de Los Angeles, avec quelques placements dans des familles d’accueil désignées par les services sociaux fédéraux.

Pas brillante cette vie « façon orphelin » !

Très vite il quitte l’école, sans le moindre diplôme pour entrer dans la vie active, son premier job, à l’âge de quinze ans, consiste à creuser des fondations, uniquement équipé d’une pelle, pour le compte de son oncle charpentier !

Mais Gordon parle beaucoup bagnoles, moteurs et vitesse… Un beau jour, un flic qu’il fréquente lui conseille de se lancer dans la mécanique et lui indique un garage éventuellement en quête de personnel. Encore très gamin, brushing très à la mode, à 15 ans Gordon à plus la gueule d’un jeune chanteur que d’un mécano !

On lui prête même quelques ressemblance au alors célèbre Ricky Nelson.

 

« Teentuner »

 

Nous sommes en 1961, gonflé, Gordon Chance, qui n’a encore que seize ans, frappe à la porte du distributeur Maserati, de Beverly Hill… le quartier chic et huppé de Los Angeles

Il y débute comme balayeur à astiquer les sols… puis enfin on lui montre un tas de pièces détachés en vrac, avec pour mission de remonter un moteur entier…

Pas banal, il est face à un V8 Mercury « Flathead » 3 carburateurs destiné au Dragster « Lions Drag » de 1958… et le tout, en morceaux ! En seulement quelques jours, il parvient à tout remonter, la mécanique tourne comme une horloge… d’où l’origine de son sobriquet « Teentuner » !

C’est là qu’il rencontre l’homme qui va changer sa vie !

C’est Max Kelly, son mentor, déjà célèbre en Californie et convoité par de nombreux préparateurs. Très vite Gordon monte en grade, il devient l’expert de tous les réglages compliqués. Les carburateurs « Webber » n’ont plus de secret… Il règle, il procède à de nombreux essais particulièrement sur Maserati Birdcage, dont il devient «le» spécialiste en Californie.

C’est dans le cadre du championnat « SCCA » qu’il participe à sa première saison de compétition… «sa» Birdcage remporte le titre !

Bill Krause, Dave McDonald, des pilotes reconnus et réputés, des personnes qui le respectent… tout le monde commence à parler de lui ! « Teentuner » est maintenu connu pour ses compétences propres à la mise au point des moteurs complexes et performants de compétition.

Même l’acteur Steve McQueen, le sollicite et tente même de le soudoyer. Il ne veut plus que sa Ferrari 250 GT Lusso de couleur chocolat fume…

Le patron de Maserati Beverly Hill lui propose un devis de 5000 dollars pour modifier les guides de soupapes génétiquement coupables de fuir.

À cette époque, Gordon habite avec sa sœur qui répond à un appel destiné à son frère… elle n’en croit pas ses oreilles… Steve McQueen… le vrai Steve McQueen qui veut parler à mon petit frère ???

C’est une blague… La Lusso fume encore !

McQueen serait-il un radin ?

 

« Serendipity »

 

De ce fait, il change de boutique, à Reno il poursuit son apprentissage chez « Modern Classic Motor » spécialiste Ferrari où il travaille très librement. Le milliardaire Bill Harrah patron de presque tous les casinos du Nevada possède un impressionnant parc de diverses Ferrari. Dorénavant, seul Gordon Chance est autorisé d’y toucher…

Un beau matin, fin Septembre 1964, le téléphone sonne : un quart d’heure pour décider…

« Mecom Racing Team » le veut tout de suite dans son organisation à Houston (Texas). Au programme la construction de la « Mecom Hussein MK I » (financé par le roi de Jordanie) et pilotée par A.J. Foyt.

Des essais et des courses… une aventure ambitieuse couronnée de succès. Amérique et Europe… la vie nomade agitée sourit enfin au jeune « Gordy » !

Max Kelly est déjà en place c’est à ce moment là qu’il lui attribut la subtile expression de « serendipity ».

 

« Shelby American Racing Team »

 

La saison suivante, il rejoint le groupe « Shelby American Inc. » à Los Angeles (Californie). Troublé par l’intensité de l’émotion de ce retrouver face à ces géants du sport automobile, il ne sait plus exactement qui le recrute…

Carroll Shelby, Phil Remington, Carroll Smith, Al Dowd, John Collins… bref, dans le bureau au dessus de l’atelier, il fait excellente impression, face à ce prestigieux parterre. De plus solidement recommandé par Max Kelly… et toutes les bienveillantes références de son passage chez « Mecon » plaident en sa faveur.

À noter que « TRACO Engineering » soustraite la motorisation de « Shelby-American Inc. », le team officiellement engagé pour le compte de « Ford » dans le championnat du monde.

C’est le début des premières victoires de  la Cobra Daytona Coupé en GT et surtout celles de la GT40 en Groupe 7.

En 1965 il débarque en Europe, le Mans, Spa, Enna, etc… il est le mécanicien responsable de la carburation et « Teentuner » ne sait plus où donner de la tête…

Il s’occupe des voitures de Ken Miles, Bruce McLaren, Phil Hill, Chris Amon, Bob Johnson, Tom Payne, mais aussi Dan Gurney, Bob Bondurant, sur la Shelby Cobra Daytona Ford 4.7L V8

Au Mans, pole position : Phil Hill sur #2 Ford GT40 Mk.II – Shelby-American Inc. en 3’33 »0
Meilleur tour en course : Phil Hill sur #2 Ford GT40 Mk.II – Shelby-American Inc. en 3’37 »5.

En août ‘65, il intègre l’armée et évite de peu le Vietnam… il est enrôlé en tant qu’ingénieur dans le géni-mécanique seulement pour six mois !

Tout le monde l’attend, la date du Mans ’66 est proche… mais libéré trop tard, il ne fait pas parti du voyage ! Dès 1967, le voilà de retour… de courses en courses… de succès en succès… mais au soir des 24 heures du Mans, Ford se retire fraichement couronné !

C’est la fin d’une page d’histoire qui se ferme !

 

« TRACO Engineering »

 

De Juillet 1967, à Décembre 1968, Gordon poursuit l’aventure de la course, développe plusieurs motorisations de bases américaines (Oldsmobile et Chevrolet) destinées à « Penske » et « McLaren » en championnat « CanAm ».

Il travaille sur la carburation, dessine des pipes d’admissions évoluées, des échappements performants. Les deux saisons sont âprement animées, au final, Traco gagne à tous les coups !

 

« Retour à l’école »

 

Gordon a soif d’apprendre et s’inscrit aux cours d’engineering et dévore les livres ! Il doit aussi travailler pour sa survie. Pour quelques dollars, il traine de préparateurs en préparateur. Assure des missions sur tous les circuits du monde puis finit par créer sa propre entreprise basée dans l’état de Washington.

Gordon connait toutes les mécaniques des voitures de sport et de course.

 

« Canadian Racing Motors Limited »

 

Enfin prêt à voler de ses propres ailes, Gordon a l’audace de créer sa propre compagnie basée à Toronto (Ontario, Canada). Là, il y poursuit des études et nombreux développements en tant que fournisseur de motorisations. CRM remporte de nombreuses victoires, tant en « IMSA », « SCCA », « NHRA » qu’en championnats « FIA ».

Il commence aussi une collaboration universitaire très active avec le « Centennial College » de Toronto, qui débouche sur des appareils de mesures précis et fiables pour mieux gérer les réglages et optimiser les rendements énergétiques. Gordon est devenu un maître dans ce domaine jusqu’alors complètement négligé dans la culture américaine. Aussi un premier pas vers le développement durable.

 

« Gordon Chance Engine Development »

 

 

Pour Gordon il est temps d’abandonner le principe des «mains dans le cambouis» !

Sa nouvelle entité basée à Toronto mais aussi à San Clemente (Californie) se spécialise dans le consulting et l’animation de séminaires dédiés à l’industrie de la course. Sa notoriété le devance, il est copieusement demandé dans les nombreuses manifestations, salons, organisés aux quatre coins de l’Amérique du nord.

 

« Passage à l’écriture »

 

Gordon découvre la littérature, les arts, la grande musique et décide de se mettre à l’écriture. Ami intime de Peter Broock, il se lance pendant plusieurs années, à un travail délicat, plonge dans toutes les archives, et publie son premier livre :

« Raceman—Jim Travers and the TRACO Dynasty » (Gordon CHANCE) (www.tunerpublications.com)

Fier de cette œuvre magnifique, il y a de quoi, il était présent au Mans, afin de présenter son bouquin et aussi avec l’idée de retrouver ses vieux fidèles complices qui flânent fréquemment dans les paddocks. Et qui inévitablement devaient venir au Mans Classic.

Gordon est très bavard, une véritable bible vivante du passé… il se souvient de tous les détails… tant techniques qu’humains de cette fantastique période de l’histoire de la course automobile.

De belles pages à lire et à relire, richement illustrées par une multitude de documents originaux.

 

Jacques SamAlens (Strategies AutoMotive Communications) jacques.samalens@sam-communications.com

Images : Fabien Sarrailh ©, Jacques SamAlens ©, archives ©

 

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