L’automobile française en hibernation forcée

 

La plupart des usines de voitures vont fermer en décembre. « Le Figaro » a remonté l’ensemble de la filière, du concessionnaire jusqu’au petit sous-traitant de Franche-Comté, pour comprendre comment la crise se répercute à chaque échelon et menace l’ensemble de l’industrie automobile.
 
Derrière les vitrines, comme des chiots dans un chenil, des dizaines de voitures flambant neuves attendent désespérément qu’on s’intéresse à elles. Elles fendraient presque le cœur, avec leurs petits ballons gonflables de couleur accrochés au pare-brise et leur panneau « offre à saisir » posé sur le toit. Malgré les rabais affichés – 6 000 euros situé  rue Curnonsky dans le XVIIe arrondissement de Paris, reste désert.

« Personne ne pousse la porte depuis le début du mois. En une semaine, je n’ai réalisé aucune vente », soupire un vendeur, qui se morfond derrière son bureau.

Le mois dernier, les deux points de vente de ce concessionnaire ont vu leur activité baisser de 14 %.

« L’essentiel des volumes se fait avec des loueurs, ce qui détériore nos marges. Sur 250 voitures vendues, seules 13 l’ont été à des particuliers. C’est plus de deux fois moins que d’habitude. J’espère que la prime à la casse de 1 000 euros fera repartir les ventes en janvier. Mais pour l’instant, que vous accordiez 10 % ou 20 % de rabais aux clients, cela ne leur fait ni chaud ni froid ! Et quand ils se décident, dans de nombreux cas, la banque refuse d’accorder un crédit », poursuit ce responsable commercial.

Certes, les consommateurs sont inquiets pour leur avenir. Mais leur méfiance semble plus profonde.

« Les gens se demandent s’ils ont vraiment besoin d’une nouvelle voiture. Ils cherchent non plus à se faire plaisir mais le moyen le plus rationnel pour se déplacer. Avant, on allait à Marseille en voiture, maintenant, on y va en TGV. Même moi, qui suis un passionné d’automobile, j’ai revendu mes trois voitures et je me contente de mon véhicule de fonction », témoigne notre vendeur.

Parking plein à craquer

Du coup, les stocks de ce concessionnaire gonflent : 350 voitures sont entreposées dans un hangar, dans l’Oise.

« C’est considérable, car c’est autant d’argent sorti qui ne rentre pas, de frais financiers qui s’accumulent. Sans compter qu’il faut louer les aires de stockage, où certaines voitures prennent la poussière depuis plus d’un an. Le pire, c’est que Peugeot nous a obligés jusqu’à maintenant à commander entre 150 et 200 modèles supplémentaires par mois », note-t-il avant d’ajouter sans se démonter :

« Et vous, vous êtes intéressé par un modèle en particulier ? Une 308 ? »

Cette 308 qui, comme tant d’autres, passera une journée de plus sans rouler, est sortie du site PSA de Sochaux, le seul à la fabriquer pour toute l’Europe.

Direction le Doubs, berceau de la famille Peugeot, quelques jours avant la fermeture de l’usine pour quatre semaines, du 8 décembre au 6 janvier. Des bureaux de la direction, on aperçoit les hautes cheminées de l’usine, ainsi que le stade Bonal, du nom d’un ancien directeur de l’usine Peugeot.

« On n’a même plus le football pour se consoler », soupire un cadre à propos des piètres résultats du club local.

 « 2009 aurait dû être l’année de Sochaux : il est prévu de lancer la 308 coupé cabriolet, ainsi qu’un crossover – mi-4 × 4, mi-berline – et un monospace familial compact. Mais les arrêts de production de décembre vont nous faire prendre un mois de retard », explique de son côté Philippe Jombart, le directeur du site, visiblement préoccupé. L’usine a accumulé plus de trois mois de stocks, soit, en théorie, plus de 70 000 voitures. Près de 10 000 d’entre elles, deux fois plus que d’habitude, s’entassent dans un immense parking plein à craquer que l’on aperçoit depuis l’autoroute, entre Montbéliard et Sochaux.

Ce parking, c’est l’obsession du patron de l’usine.

« Il faut réduire le niveau de stock accumulé, mais aussi s’adapter à la chute du marché. Comme elle s’accélère de mois en mois, nous avons toujours un temps de retard », poursuit-il. L’usine prévoyait encore, il y a quelques mois, de fabriquer 500 000 voitures l’an prochain. « On sera content si on en sort 350 000 », concède-t-on sur place.

Pour accompagner cette baisse de production, le site envisage de supprimer une équipe de nuit sur une ligne de montage, et de réduire les cadences horaires sur l’autre. Environ la moitié des postes d’intérimaires – 1 200 actuellement – devrait disparaître. Et les 1 000 embauches de CDD annoncées en septembre ont été annulées.

 

 

Les fournisseurs arrêtent leurs machines
 

Pendant leurs congés forcés, les salariés toucheront l’intégralité de leur salaire, grâce à un accord signé lors du passage aux 35 heures. Ils perdront en revanche leur prime, soit environ 100 euros par mois. Quelques jours avant leur trêve hivernale, les ouvriers sont néanmoins inquiets.

« Combien de temps va-t-on nous payer à rester à la maison ? On a peur de chômer beaucoup l’année prochaine, sans que notre salaire soit assuré à 100 % », s’interroge Christian. Beaucoup essayent de se montrer philosophes :

« Que voulez-vous qu’on y fasse ? Nous n’avons plus qu’à espérer que le marché redémarre en janvier. En attendant, je vais me reposer, manger du chocolat et préparer les fêtes », raconte Mabrouk. D’autres bricoleront chez eux… ou pour leur entourage.

« Lors des précédentes périodes de chômage technique, dans les années 1990, le travail au noir avait augmenté en flèche », croit savoir un cadre de l’usine.

Mis à part les magasins de bricolage et, peut-être, les baraques en bois du marché de Noël de Montbéliard, de nombreuses entreprises locales sont fragilisées par la fermeture des usines PSA. Les plus menacés sont bien sûr les équipementiers.

« Ceux qui souffrent le plus sont entièrement dépendants de l’automobile, et même d’un seul constructeur. Une faillite de l’un de nos 800 fournisseurs serait une catastrophe pour nous, car si une seule pièce n’est pas livrée, nous ne pouvons pas produire la voiture. C’est pourquoi nous aidons certains d’entre eux en leur accordant des avances de paiement », souligne Philippe Rémi, le directeur logistique de PSA Sochaux.

Dans les régions Alsace et Franche-Comté, où 78 000 personnes travaillent pour le secteur automobile (soit 30 % des emplois industriels), la plupart des fournisseurs directs de PSA Sochaux arrêteront leurs machines pendant la même période que l’usine, mettant leurs ouvriers – moins chanceux que ceux de la marque au lion – au chômage partiel. C’est le cas des sites régionaux de Faurecia (filiale de PSA). Ou de Trevest (groupe Trèves), qui fournit des banquettes arrière ou des tapis de sol.

L’usine se situe dans le Technoland d’Étupes, à quelques kilomètres de Montbéliard. Les commandes ont chuté de 40 % en décembre.

« Le stock, c’est meurtrier ! Vous pouvez être une entreprise structurellement rentable, et faire un tonneau parce que vous gérez mal vos stocks. Tout simplement parce que vous avez sorti beaucoup d’argent pour acheter vos matières premières et produire vos pièces, sans que rien n’entre dans vos caisses », explique Richard Amiri, le directeur de l’usine, en désignant des plaques de mousses empilées. Ce patron surveille la moindre dépense.

« Je demande par exemple aux salariés de bien veiller à éteindre le chauffage dans l’usine pendant le week-end, sinon ce sont au moins 100 euros qui partent en fumée . On évite aussi de faire appel à des sociétés de services extérieures pour les petits travaux d’aménagement de l’usine, nous avons désormais recours au “bricolage” en interne », ajoute Richard Amiri.

 Un deuxième mois de décembre serait fatal
 

L’usine a aussi supprimé ses postes temporaires : elle n’en emploie plus que 8, contre 140 fin juillet. Désormais, Trevest place tous ses espoirs dans un redémarrage du marché en 2009.

« Si les commandes restent au niveau actuel, les entreprises qui, comme nous, sont adossées à un groupe, tiendront trois à six mois. Mais pour les PME, un deuxième mois de décembre serait fatal », avertit Richard Amiri.

La situation de l’américain Visteon, qui fabrique à Rougegoutte, au pied des Vosges, des planches de bord pour Peugeot, est tout aussi tendue. L’usine, dont les commandes ont chuté de 45 % ce mois-ci, ferme le 12 décembre et taille aussi dans les coûts.

 « Les frais de déplacement sont coupés, les téléphones portables supprimés… Nous craignons que le groupe ne profite de la crise pour annoncer de nouveaux licenciements », glisse un cadre.

Plus de 70 sous-traitants dépendent du site franc-comtois de Visteon. Parmi lesquels Bedeville, qui lui fournit notamment des pièces en plastique (porte-gobelets, vide-poches). La société, détenue par un actionnaire familial allemand, est implantée à Fesches-le-Châtel, un petit village situé à un jet de pierres de la zone industrielle d’Étupes.

« En décembre, notre activité a chuté de 80 %, après avoir déjà reculé de 25 % en novembre. Nous avons dû supprimer un quart des effectifs : 22 postes sur 83 en deux mois, c’est énorme ! », explique son directeur, Didier Pierre.

Alors qu’il pilotait auparavant sa société avec plusieurs mois de visibilité, les commandes prévues sont désormais revues à la baisse chaque semaine.

« Il y a quinze jours, on avait 115 000 euros de chiffre d’affaires pour la première semaine de décembre. On a refait un point une semaine après, le vendredi, et nous n’avions plus que 30 000 euros de prévu. »

Le mois de janvier sera bien sûr crucial.

« Si l’activité baisse de 20 à 25 %, on saura faire face. Si c’est – 40 %, on ne pourrait tenir qu’un mois ou deux. Et nous ne serions pas les seuls… », souligne Didier Pierre.

En attendant, il se montre inflexible sur les délais de paiement : fini le temps où on le réglait avec un, voire deux mois de retard.

Un cran plus bas dans l’échelle des fournisseurs, Pascal Boehm, patron de la société P. B. Décolletage, fournit les bagues en métal équipant des jauges à huile fabriquées par Bedeville. Ce chef d’entreprise en bleu de travail et aux doigts plein de cambouis loue deux ateliers dans le Technoland d’Étupes.

« Sur les bagues, je n’ai pratiquement plus aucune commande depuis septembre. J’en fais 2 500 par mois à tout casser, contre 60 000 avant », précise-t-il.

Si l’activité ne reprend pas, Pascal Boehm serait contraint de se séparer de son salarié en CDD, puis de son autre employé.

« Je me débarrasserai aussi de mon atelier le plus ancien, et je ne resterai qu’avec ma femme, comme au commencement, il y a quinze ans », précise-t-il.

Aujourd’hui, il passe ses journées à essayer de « faire rentrer des clients ». Mais pas dans le secteur automobile !

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